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Jim Rysdall

Jim Rysdall

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ONCE UPON A TIME
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MessageSujet: all about she.   all about she. EmptyLun 21 Juil - 18:03

roxane + jim

C'était devenu son habitude, son refuge. C'était l'irruption du réel dans une existence qui lui semblait de plus en plus floue. Jim poussa la porte du petit diner, et la clochette dança au-dessus de la porte pour annoncer son arrivée. Il était tôt, trop tôt pour que la ville se soit éveillée. Jim, lui, aimait les premières heures du jour. Il s'y sentait bien. C'était des heures qui, où qu'elles soient, n'importe où, savaient se débarasser du gris crasseux de la nuit pour revêtir les couleurs claires et pures de l'aube, même si ce n'était que quelques secondes. Même à Détroit. Lorsqu'il prenait son train du matin, à 7h06 pile pour se rendre à l'autre bout de la ville et que la chenille de fer aérienne passait entre les immeubles décrépis, le soleil illuminait pour quelques secondes les fenêtres des gratte-ciels et c'était le meilleur moment de sa journée, un moment d'éternité avant que l'atmosphère de la ville ne le ravale et ne le pousse à se renfoncer dans son siège. A Fairview, l'aube était bien différente. Elle ne commençait qu'entre les murs de ce petit diner, avec son odeur de café chaud et de muffin sortis du four. La journée de Jim ne pouvait pas commencer tant qu'il n'entendait pas le bruit caractéristique de la tasse qui se posait sur sa table et la voix de la serveuse lui demander "ce sera tout" ? Chaque jour, elle lui apportait un gâteau différent et Jim avait pris l'habitude de noter la variété dans son carnet, sur une page consacrée exclusivement à cet effet. "MUFFINS" y avait été tracé d'une écriture d'imprimerie, fine et sûre d'elle, une écriture qui ne lui ressemblait absolument pas et qui tranchait avec le gribouillage de cursives situé au-dessous. Quatorze lignes, les lettres entortillées autour d'elles-mêmes, se suivaient et se ressemblaient, et il aurait fallu une loupe et un oeil averti pour comprendre qu'il s'agissait de la fameuse liste des muffins du Love Philter Diner. A divers endroits, l'encre s'était empâté et formait de petites boules sombres sur la papier. Et dans les coins de la page, il y avait de vagues dessins ou des débuts de phrase que Jim avait gribouillé d'une main ou d'une autre (l'avantage d'être ambidextre) quand il croquait dans la viennoiserie ou buvait son café encore fumant. Mais la page des muffins n'était pas la raison pour laquelle il venait au Love Philter Diner tous les matins. Il avait développé une affection timide (mais certaine) pour le lieu, certes, mais s'il commençait sa journée ici, c'était pour remplir une autre page du carnet. Une page qu'il avait intitulé, faute de mieux, "ELLE". Même l'archéologue le plus aguerri aurait eu du mal à se retrouver au milieu de ce fouillis de petits hyéroglyphes incompréhensibles qui constituaient l'essentiel des notes prises par Jim à Fairview. Le nouveau venu, lui, s'y retrouvait très bien. Suis dans ce diner, Love Philter Diner je crois. Seul, sauf cette fille serrée contre la fenêtre. Longs cheveux bruns et yeux clairs clairs clairs. C'était les premiers mots qu'il avait sur elle, une banale observation, presque sèche, quasiment indifférente, sauf pour ce clairs clairs qui trahissait son intérêt pour la silhouette diaphane. Jim aimait bien répéter les mots. Au lieu de rajouter des adverbes ou des adjectifs qui alourdissaient ses phrases, une petite répétition suffisait et hop! On obtenait l'effet voulu. En lisant ce clairs trois fois, il était sûr que le lecteur aurait pu visualiser les yeux translucides de la jeune femme et pas que ses yeux d'ailleurs, toute sa peau, tout son être, comme si elle était en fait une sirène échappée de nulle part. Lui, il le voyait parfaitement. Sans doute parce qu'il était le seul et unique lecteur de ses notes. Il porta les yeux sur la place habituelle de la jeune femme, et étouffa son soupir en buvant une gorgée de café. Elle n'était pas là. Contrairement à lui, elle semblait fréquenter l'établissement de façon aléatoire. Jim avait essayé de noter un rythme, d'en déduire un rituel mais les allées et venues de l'inconnue n'appartenaient qu'à elle. Et il ne pouvait ignorer la petite pointe de déception qui lui vrillait le coeur à chaque fois qu'elle n'était pas là. C'était comme si son absence empêchait l'aube d'être totalement complète. Et encore plus aujourd'hui. Cela faisait plusieurs jours que Jim s'était mentalement préparé à l'aborder. Il était rare qu'il éprouve le besoin de parler à qui que ce soit, mais il y avait chez cette fille quelque chose de tellement... familier, de tellement fragile et dur à la fois qu'il ressentait le besoin de lui adresser la parole. C'était pourquoi il avait commandé un deuxième café en prévision. Oui, cela faisait des jours qu'il rassemblait tout son courage, répétait un petit discours bien rôdé, qu'il exerçait même son sourire dans l'espoir de ne pas avoir l'air d'un sombre idiot quand il se présenterait à elle. Jim jeta un coup d'oeil à sa montre rayée, au bracelet de cuir élimé. Huit heures douze minutes. Il replongea le nez dans son café, tandis que l'autre refroidissait peu à peu. Machinalement, il sortit son stylo - un beau stylo-plume, cadeau de son grand-père - de la poche intérieure de son blouson et commença à griffonner sur sa page. Il s'était arrêté en plein milieu d'une phrase la dernière fois et ne parvenait plus à en retrouver le fil. Les sourcils froncés, il survola les petites lignes serrées de son écriture presque runique pour tenter de démêler le sens de ces inscriptions sybillines et s'absorba dans une relecture sévère. Il y avait longtemps - une éternité - qu'il ne s'était pas livré à un exercice du genre et celui-ci réquérait toute sa concentration. Imperméable à ce qui se passait autour de lui, plus aucun son, plus aucune image ne passait la barrière... Jusqu'à ce que la petite clochette du diner retentisse et fasse voler en éclats la petite bulle dans laquelle il était confortablement installé. Les bruits de cuisine, les pas mouillés sur le plancher sec et le 'bonjour, bienvenue' des employés derrière le comptoir lui firent comprendre qu'un nouveau client était entré au Love Philter Diner. Revenu à la réalité, Jim se sentit pris d'un espoir sans fond. Et si c'était elle ? Il fallait que ce le soit... Se forçant à ne pas regarder, il garda les yeux rivés sur son muffin à moitié mangé et son café. Les pas s'approchaient, légers, légers, et une chaise vint racler le sol non loin de lui. Il se croyait revenu en enfance, du temps où pour qu'un souhait se réalise, il croyait qu'il ne fallait ni y penser ni le vouloir. Pourtant, une litanie singulière résonnait en Jim. Faites que ce soit elle, faites que ce soit elle, faites que ce soit elle. C'était plus fort que lui, et quand il releva timidement les yeux vers la table qu'il espérait voir occupée, la litanie se fit plus forte, plus suppliante. Et tout à coup, "ELLE" était là, toute petite, toute menue, l'eau claire de ses yeux perdue vers la fenêtre, ses cheveux un peu ébouriffés lui donnant l'air d'un moineau farouche. Son voeu enfantin exaucé, Jim regardait l'inconnue, désormais bien réelle. Quel était son plan, déjà ? Avant qu'il n'ait pu s'en rappeler, Jim avait rangé son carnet et son stylo dans sa poche intérieur, avait pris une tasse de café dans chaque main et s'était avancé à pas discrets vers la table de la jeune femme. Foutue impulsivité de gamin qui surgissait sans crier gare. « Excusez-moi. » fit-il en se raclant la gorge. Avec ses tasses de café à la main, son air mal réveillé et ses yeux cernés, il devait sûrement avoir bien piètre allure. Comment est-ce que ses jambes pouvaient encore parvenir à le porter ? Jim se mordilla nerveusement la lèvre avant de reprendre. « Je... Je suis nouveau en ville et comme je vous vois souvent ici et que... » Non ! Non, ce n'était pas du tout ce qu'il avait prévu de dire, enfin ! Maintenant, il passait pour un dangereux traqueur. « Enfin, comme vous êtes seule et que je le suis aussi... Je me disais que ce ne serait pas plus mal d'utiliser une table au lieu d'une ? » C'était pathétique, et il le savait. Et de toute façon, de quel droit s'immisçait-il dans la vie de cette inconnue ? Il n'avait aucune permission de sa part, et sa présomption lui faisait soudainement honte. « Enfin, je me dis souvent n'importe quoi donc je vais vous laisser tranquille. » conclut-il d'une voix faussement enjouée, maintenant qu'il réalisait son erreur. "ELLE" : pièce en un acte, montée, jouée et terminée par Jim Rysdall.

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Roxane Bedelia

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MessageSujet: Re: all about she.   all about she. EmptyDim 24 Aoû - 13:11

Roxane n’aimait pas parler de rituel mais il fallait bien avouer celui-ci en était bien un. C’était probablement la seule constante de son quotidien. Si elle ne calculait rien dès qu’il s’agissait de remplir ses journées (son séjour en désintoxication avait rendu la perspective d’avoir un horaire régulier et minuté déprimante), elle ne pouvait commencer ces dernières sans l’achat du journal matinal. Elle ne s’intéressait pas particulièrement aux nouvelles du monde, même si le malheur des autres avait quelque chose de réconfortant, parfois. Elle ne le prenait que parce qu’il lui permettait d’avoir un objet sur lequel se concentrer, quelques pages de papier recyclé qui lui offraient une échappatoire. Car, sans support, qu’était-elle censée regarder ? Le paysage, les gens qui passent ? Elle craignait trop de croiser certains regards et puis, elle l’avait compris depuis longtemps, à avoir l’air concentrée, affairée, les gens ne venaient pas l’importuner, même pour lui offrir un sourire compatissant – parce qu’elle aimait autant ces sourires désolés que les rictus moqueurs de certains. Roxane voulait qu’on l’oublie, qu’on ne se focalise pas sur elle et, dès lors, elle se focalisait sur autre chose, tentant vainement de faire abstraction du monde qui l’entourait. Certes, elle aurait pu retourner chez elle, se calfeutrer dans son appartement, réduire à zéro les chances d’être abordée mais ça ne fonctionnait pas non plus – et puis elle n’avait toujours pas le réflexe de remplir son frigo et se retrouvait la plupart du temps forcée d’aller se sustenter à l’extérieur. C’était exactement ce qu’il s’était passé ce matin-là (comme bien souvent, même s’il lui arrivait de se contenter d’un bol de céréales sans lait) quand elle avait saisi son carton de jus d’orange pour découvrir qu’il était quasiment vide. Un coup d’œil à son horloge avait indiqué qu’il était tôt (là encore, le régime du centre de désintoxication ne l’avait pas quittée) et qu’elle pouvait donc espérer être au calme encore une bonne heure si elle partait maintenant pour le Love Filter Diner. Elle troqua donc son pyjama contre quelques vêtements usés et dépareillés, attacha sa chevelure indisciplinée et se passa un gant de toilette sur le visage pour faire disparaitre les traces de son réveil. Elle prit la direction du petit diner où, elle le savait, un café noir et un petit-déjeuner l’attendaient et ne s’arrêta qu’à mi-chemin pour acheter ce fameux journal, cette fameuse échappatoire qui lui éviterait le contact avec le reste de la population de Fairview. Du moins était-ce ce qu’elle croyait encore alors qu’elle comblait la distance d’un pas pressé, le journal roulé sous le bras, le nez baissé, priant pour ne pas croiser un visage familier. Son seul réconfort était bel et bien le fait qu’à une heure pareille, il était impossible qu’elle croise un regard d’un bleu glacial qui la tétaniserait. Elle avait eu assez avec sa dernière rencontre, elle ne tenait pas à réitérer l’exploit. C’est donc avec un soulagement certain – qu’elle méprisa au plus haut point – qu’elle poussa la porte de la petite bâtisse. La sonnette émit un tintement et si, instinctivement, Roxane jeta un œil circulaire et avisa la silhouette assise à une table, elle s’empressa d’aller à sa place habituelle. Là aussi, elle aurait préféré choisir une place différente à chaque fois, cela aurait moins ressemblé à ce rituel matinal qui l’agaçait tant mais elle avait la sensation que l’endroit lui appartenait et que s’installer à une autre table aurait perturbé sa journée entière. Était-elle devenue à ce point attachée à un besoin de se rassurer ? Le concept ne lui plaisait guère mais elle l’associait à son retour récent. Assurément, elle allait finir par effacer ces traces, ces vestiges de son séjour en cure de désintoxication. Ce n’était qu’une question de temps… En attenant, elle déplia son journal, l’étala devant elle, ignora les pages qui ne l’intéressaient pas et s’arrêta sur celles, bien rangées, bien délimitées, qui contenaient les petites annonces. Car c’était bien cela qui occupait les premières heures du jour de Roxane. La perspective de trouver un emploi, même si, jusqu’à présent, ça ne s’était pas révélé très fructueux. Elle n’était même pas certaine qu’à terme, elle parvienne à dégoter quoi que ce soit par ce biais-là. C’était peut-être juste une excuse pour plonger le nez dans le journal et éviter la réalité qui la cernait. Quoi qu’il en soit, ce matin-ci ne ferait pas encore exception et elle sortit donc un feutre rouge qu’elle décapsula, se mettant à lire les petits caractères impersonnels en attendant que quelqu’un s’approche pour s’enquérir de sa commande – bien qu’il soit fort probable que, comme pour le reste, elle s’en tienne à son café noir et à son éternel muffin aux myrtilles. Selon l’endroit où elle échouait, en ces matinées esseulées, elle avait des traditions différentes. Ailleurs, elle aurait certainement opté pour autre chose mais quand elle atterrissait ici, c’était l’odeur du café noir qui lui ouvrait l’appétit et c’était le muffin aux myrtilles qui le comblait.  Ses yeux parcoururent les lignes régulières et son visage resta impassible. Elle encercla vaguement une annonce puis, après une brève réflexion, la ratura, estimant que l’emploi n’était pas fait pour elle. Mais qu’espérait-elle, en fait ? Elle n’avait aucune réelle qualification et ce n’était pas son séjour en exil qui lui avait permis d’acquérir de quelconques compétences. Elle suffoquait rien qu’à l’idée de devoir se présenter et démontrer qu’elle était motivée pour le job qui était demandé. Et pourtant, elle persistait à rêver, à s’imaginer qu’au détour d’une page, elle découvrirait le message qui lui était adressé. Comme si quelqu’un n’attendait qu’une chose : qu’elle se manifeste. Après la lecture de cinq annonces – la moitié de celles qui étaient exposées – Roxane émit un soupir découragé et leva machinalement les yeux vers l’extérieur pour découvrir des gens qui s’affairaient à ouvrir leur boutique ou les autres, ceux qui s’empressaient de rentrer chez eux, un pain sous le bras, ou qui étaient déjà vêtus pour le boulot. Ces gens qui avaient un but dans la vie, contrairement à elle. Se mordillant la lèvre inférieure, Roxane se replongea dans son rituel ridicule et entreprit de colorer les petits espaces des ‘a’, des ‘b’, des ‘d’, etc. Avec ça, au moins, il y avait de quoi faire. Elle y trouva d’ailleurs un tel geste machinal qu’elle ne nota pas l’approche de l’autre client – celui du comptoir – et elle sursauta quand la voix s’éleva subitement. Par réflexe, Roxane posa les mains sur sa page à moitié coloriée et raturée, comme si elle cachait un journal intime, avant de lever les yeux vers l’inconnu. Son regard surpris et quelque peu méfiant se posa sur un garçon qu’elle n’avait jamais vu avant et pour cause, il précisa lui-même qu’il était nouveau en ville. Ne sachant ce qu’elle était supposée répondre à une telle introduction, Roxane se contenta de le regarder, le cœur battant, les muscles tendus. Certes, il ne lui faisait pas du tout le même effet que lorsqu’elle était tombée sur Mike, mais la tension qui la tétanisait était pourtant bien là. Elle devait avoir l’air d’un lapin hypnotisé par les phares d’une voiture mais, honnêtement, elle se sentait comme tel. Il suggéra qu’ils partagent sa table et elle ne put réprimer un regard alentours. Le diner avait beau être de taille modeste, il y avait assez de tables libres et, surtout, ils étaient à peu près les seuls clients pour l’instant. La proposition sembla donc étrange à Roxane et le coup d’œil qu’elle lança au reste de la salle dut certainement trahir sa pensée. De plus, n’était-il pas bien, à sa table ? Pourquoi fallait-il qu’il vienne s’asseoir à la sienne quand toutes les autres étaient libres ? Pourtant, malgré sa réticence, elle fut incapable de refuser cette offre saugrenue. Sans se départir de son léger froncement de sourcils, elle attrapa les pages du journal et les replia soigneusement pour qu’ils prennent moitié moins de place et, par conséquent, en laisse davantage au nouveau venu. Elle ne lui adressa cependant pas un mot, partant du principe que son geste était assez éloquent et quand la serveuse s’approcha pour savoir ce qu’elle prenait ce matin-là, Roxane hésita un instant, jeta un coup d’œil aux tasses que l’inconnu tenait à la main et bredouilla, d’une voix à peine audible : « Un muffin aux myrtilles, s’il vous plait… » avant de sentir son cœur se remettre à galoper. Voilà une journée qui ne commençait décidément pas comme d’habitude.

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Dernière édition par Roxane Bedelia le Mer 15 Avr - 11:14, édité 1 fois
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Jim Rysdall

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MessageSujet: Re: all about she.   all about she. EmptyMar 17 Fév - 19:54

Jim voulait bouger mais ses jambes ne lui en laissaient pas la possibilité. Cette fille-là le pétrifiait. Elle lui allait droit au coeur, avec la précision d'une flèche qui venait se planter en plein coeur de sa cible. Et dire qu'il avait osé l'approcher, sans prévenir, sans demander... Quelle mouche l'avait donc piqué ? Il n'avait aucune chance. Il n'était pas de ceux qui savaient bomber le torse, tirer une chaise et user de leur plus beau sourire pour captiver leur proie. Il aurait d'ailleurs bien inconscient de considérer une femme comme telle. L'expérience avait appris à Jim qu'il s'agissait là d'une erreur de débutant mal informé, et que l'on s'évitait bon nombre d'égratignures lorsqu'on considérait une demoiselle pour ce qu'elle était véritablement : un être, égal, entier, humain, avec ses failles mais aussi ses forces. Et quelles forces elles avaient parfois, pas toutes, mais certaines, quelles forces, quelles volontés, des mots et des gestes à vous mettre KO, des baisers au goût de larmes et des larmes au goût de caresses, des sourires cachant les douleurs les plus vives... Jim n'y avait jamais été insensible, contrairement à ce que ses petites-amies pouvaient en penser désormais. Mais il n'avait jamais su comment répondre à leurs appels. C'était trop pour lui et son fragile équilibre. Son coeur n'était pas encore prêt au grand saut, et il s'était toujours tenu à distance quand la demoiselle en face se donnait toute entière, essayant de rattraper les kilomètres de silence que Jim placait entre eux. Cette inconnue avait changé la donne. Jim ressentait le besoin irrésistible de lui parler, de la découvrir, rien qu'un peu. Oh, bien entendu, il n'attendait rien, si ce n'est un brin de conversation. Si c'était la seule et unique fois qu'ils devaient s'adresser la parole, il s'en satisfairait. Il l'aurait fait, il lui aurait parlé et c'était tout ce qui compterait. Le voulait-il tellement que son cerveau ordonnait donc à ses jambes de ne pas bouger ? Sa timidité naturelle, presque maladive, se battait férocement avec le désir de connaître la jeune femme, d'entrouvrir un peu le voile derrière lequel elle se cachait avec tant de délicatesse. Etait-ce trop demander ? Son geste équivalait-il à une sorte de blasphème ? Peut-être, après tout, et c'est pourquoi il avait la gorge serrée et un poids dans l'estomac alors qu'il s'apprêtait à tourner les talons. Il avait été idiot et il le réalisait désormais. Il baissa les yeux d'un air contrit, les mains toujours serrées autour de ses tasses de café, attrapant à la volée les détails d'un journal griffonné qui lui rappelaient ses années de vache maigre. Dit journal qui disparut bien assez tôt, comme pour lui laisser la possibilité de se débarasser de ses colis encombrants. Surpris, Jim releva le regard et tâcha de déchiffrer le visage de la jeune femme. Son indifférence - feinte ou réelle ? - n'avait, semble-t-il, rien d'hostile. Etait-ce le signal qu'il attendait pour pouvoir s'asseoir ? Il lui semblait bien que oui. Sous le choc, Jim resta immobile quelques secondes de plus, jeta un regard incrédule à la serveuse à laquelle la demoiselle venait de commander un muffin aux myrtilles puis revint à l'objet de toutes ses attentions. « Je- Eh bien euh, merci. » parvint-il à bredouiller. Précautionneusement, il déposa le café sur la table, tira une chaise - qui racla horriblement, et fit se recroqueviller ses épaules, tout ce dont il avait besoin en somme - et s'assit en face de la belle inconnue. Et maintenant ? Il n'avait jamais réfléchi à ce qu'il devrait dire, ou comment se présenter. Jamais il n'avait prévu d'arriver aussi loin dans l'aventure, et il se trouvait désemparé. N'ayant rien à faire de ses mains, il tira son carnet et son stylo de la poche de sa veste, et fit jouer le bel objet noir et or entre ses doigts, puis tenta un sourire. Il paraît que c'était comme ça que commencaient la plupart des discussions. « Je m'appelle Jim. Je- » En quelques secondes, la muse endormie se réveilla, soufflant à l'oreille de son poète une inspiration bienvenue. « Je suis journaliste. J'écris sur cette pièce qui se monte au théâtre. Vous en avez entendu parler ? » Le mensonge était sorti tout seul, si naturel que Jim en venait presque à le croire. Mais elle, y croirait-elle ?

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MessageSujet: Re: all about she.   all about she. EmptyMer 15 Avr - 14:45

Le malaise était bien là, installé, palpable. Il n’était pas qu’interne, même si c’est ce qu’elle ressentait le plus intensément. Les nœuds qui s’étaient formés dans ses intestins. Son cœur qui vrombissait comme une vieille locomotive. Ses poumons qui retenaient l’air prisonnier sans sembler vouloir le renouveler. Mais tout ça, ça aurait pu passer si elle n’avait pas eu la sensation que tous ces symptômes étaient évidents à l’œil nu. Malheureusement, il fut impossible à la jeune femme de reporter son attention sur son journal. Ou plutôt, elle fut incapable de feindre s’être replongée dans sa lecture parce que les lettres n’avaient plus aucun sens, les mots alignés étaient incohérents et même si ce n’était qu’une manifestation de son trouble, Roxane ne parvint pas à enregistrer les informations qu’elle avait sous les yeux. Elle aurait tout donné pour pouvoir retourner à son activité mais même si l’inconnu ne la regardait pas – comme elle n’osait lever le regard, impossible de le vérifier – elle avait l’étrange impression d’être transpercée de part en part par sa simple présence. Quand bien même il était occupé à autre chose, tant qu’il serait installé là, à quelques centimètres d’elle, Roxane serait tétanisée. Absorbée par son mal-être irrépressible, Roxane n’aurait jamais pu envisager une seule seconde qu’il puisse partager ne serait-ce qu’une once de son trouble. D’autant plus qu’elle avait perdu toute illusion de provoquer un tel effet sur quelqu’un. Convaincue d’être vouée à être l’inadaptée de la ville, la nana sans relation profonde et significative, elle gardait inconsciemment le monde à distance. Parce que là, il ne pouvait pas la blesser, il ne pouvait pas avoir la moindre influence sur sa confiance et son bien-être. Comment imaginer une seule seconde qu’elle puisse avoir face à elle l’un des seuls êtres à ne pas chercher à l’enterrer vivante ? Alors, certes, elle ne pouvait blâmer tout le monde, certains n’agissaient pas volontairement mais le résultat était le même. Face aux regards interrogateurs ou inquiets, face à la confusion ou la compassion, Roxane se sentait accablée. Elle ne savait pas ce qu’elle voulait. Elle désirait ardemment être comprise, ne plus être l’étrange créature qu’on observait sous l’œil du microscope, mais d’un autre côté, cela aurait signifié devoir s’ouvrir aux autres et ça, Roxane ne s’en sentait pas la force. L’inconnu ne devait donc pas se rendre compte de l’exploit que représentait ce geste, aussi équivoque soit-il. Il ne pouvait mesurer l’effort que fournissait Roxane et c’était tant mieux, c’était le seul qui devait tout ignorer d’elle – du moins elle le souhaitait ardemment dans sa prière muette, concentrée sur la page illisible. Le visage toujours dirigé vers les annonces, Roxane décocha cependant un coup d’œil en direction des tasses puis des gestes de l’inconnu. Pendant un instant, ses yeux verts restèrent braqués sur le carnet et le stylo qui l’accompagnait. L’incompréhension voila son visage et elle releva un regard teinté d’appréhension vers le jeune homme. Elle ingéra l’information – il s’appelait Jim, il n’était dès lors plus entièrement un inconnu, si ? – mais ne se présenta pas, se contentant de fixer Jim, redoutant la suite de l’introduction. Le mot journaliste provoqua une réaction instantanée et les joues diaphanes prirent une teinte rosée. Bien sûr qu’il ne pouvait être qu’un journaliste mais à quoi bon venir l’importuner ? Elle n’avait rien à raconter. Elle—Son air terrifié vira à l’embarras quand il expliqua être là pour la pièce de théâtre qui se montait actuellement. Pourquoi avait-il fallu qu’elle ramène tout à elle ? Quelle paranoïa, quel ego surdimensionné, surtout. Elle s’en voulut d’être aussi transparente et aurait bien prétexté une course urgente pour s’éclipser mais le muffin apparut dans son champ de vision, trônant sur sa petite assiette colorée et Roxane resta donc scotchée à sa chaise, suivant la trajectoire de la pâtisserie. Son remerciement se borna à un hochement de tête poli et elle attira à elle l’une des tasses. Juste pour pouvoir occuper ses doigts puisque s’attaquer au muffin lui semblait hors de question tant qu’elle pouvait être la cible du regard aiguisé du journaliste. « Celle d’Elijah, vous voulez dire ? » parvint-elle finalement à extraire avant de hausser imperceptiblement les épaules. « Je ne sais pas quel est le thème qu’il a choisi. Ça change à chaque fois… » Qu’il allait être déçu quand il allait réaliser à quel point elle n’était au courant de rien, à quel point la vie quotidienne de la ville lui échappait… Tout à coup, Roxane regretta de ne pas en savoir un minimum, histoire de ne pas avoir l’air encore plus paumée, encore plus pathétique. « Si vous voulez en savoir plus, vous devriez peut-être l’interroger. Lui ou Mallory… C’est la comédienne principale dans la plupart de ses pièces alors j’imagine que ce sera le cas ici aussi… » Elle fut surprise. Avec l’angoisse qui lui tenaillait le ventre, elle se serait estimée heureuse de parvenir à sortir un filet de voix mais si elle était hésitante, elle parlait plutôt clairement. Portant le café tiède à ses lèvres, elle souffla illusoirement sur la tasse. Pour faire quelque chose, pour ne pas se sentir bête et inutile. Puis, sans savoir d’où venait cette impulsion, elle ajouta : « Vous venez de loin ? » La question qu’elle aurait voulu poser était plutôt ce qu’il était venu faire dans un bled comme le leur mais ça aurait suinté le cynisme et elle était déjà d’apparence assez triste sans aller ajouter une couche à son air terne.

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MessageSujet: Re: all about she.   all about she. EmptySam 15 Aoû - 14:12

Je ne connais rien d’elle et pourtant, je la vois. De quelle chanson était-ce ? Il était sûr d’avoir entendu ça quelque part. Au cours de nombreuses vies qu’il avait vécus jusque-là, il en avait collecté, des rengaines, toutes imprimées dans son esprit à un moment ou un autre, pour des raisons qui aujourd’hui lui échappaient mais avaient dû signifier quelque chose, du temps où il se souciait encore de la valeur des souvenirs et des moments. Je ne connais rien d’elle et pourtant, je la vois… Avait-il entendu la télé familiale crachoter les notes surannées dans la minuscule cuisine ? Etait-ce au détour de l’une de ses escapades nocturnes, lorsqu’il empruntait la vieille voiture de son père pour impressionner une fille ? Ou bien, était-ce la radio de Dolliver, son coéquipier, allumé en permanence pour remplir le silence de la vallée ? Il entendait encore l’appareil grésiller sous la chaleur et les grognements mécontents de ses compagnons d’armes, somnolant sous le soleil d’enfer, lassés de devoir se plier à l’écoute inévitable de ce poste antique qui diffusait un étrange imbroglio de tubes irakiens et de vieilles ritournelles américaines, preuve s’il en fallait que rien ne pouvait empêcher le syncrétisme humain, cette force formidable de la nature et contre laquelle sa glorieuse armée se battait avec tant de force… Où avait-il entendu ces paroles ? Pourquoi avait-ce soudainement de l’importance ? Comment pouvait-il se poser une question aussi triviale ? Il réalisa que son cerveau n’était pas dévoré par l’angoisse, que ses mains ne tremblaient pas et que son regard était dénué de tempêtes, aussi clair et limpide qu’un lac de montagne. Réfugié derrière le rempart de son mensonge, son esprit d’habitude tourmenté prenait du repos et laissait libre cours à sa rêverie naturelle. Longtemps, Jim avait appartenu à l’espèce des rêveurs, ces créatures mi-homme mi-fou qui laissaient leurs yeux caresser les reflets invisibles de ce qui se cachait derrière la réalité. C’était très important, de rêver, quand on était né comme lui dans une ville grise et laide qui barrait l’horizon de ses hautes tours menaçantes comme des châteaux-forts sinistres. Très important de rêver, aussi, lorsqu’on n’avait pas d’argent ni d’avenir, et que le seul jardin cultivé était celui de l’esprit, un jardin regorgeant de fruits mûrs et prêts pour la cueillette spirituelle. Très important de rêver, enfin, lorsqu’on était déployé dans le creux de cette vallée vide, avec pour seul compagnon le vent plaintif qui craquelait les rochers secs… Quand s’était-il perdu, le rêveur, pour qu’il doive lutter contre ses cauchemars toutes les nuits, pour qu’il perde la tête et soit effrayé des pensées qui pourraient y surgir, inattendues, dangereuses, malades ? Et elles semblaient si réelles… Mais pas aujourd’hui. Les murs restaient solides, la table était bien là, l’odeur du café l’ancrait dans la réalité et le visage de la jeune femme lui rappelait qu’il y avait des choses qu’il ne valait mieux pas questionner dans ce monde ou dans l’autre. Il avait parlé de la pièce sans réfléchir, mais il aurait pu lancer n’importe quel sujet. Il voulait juste l’entendre parler, voir ses yeux s’allumer, sa bouche moduler des sons qu’il imaginait aussi clairs qu’un bout de ciel pur. Peut-être qu’il se voyait un peu en elle, et que c’était la raison pour laquelle il ne pouvait s’empêcher de la contempler intensément lorsqu’elle se mit à répondre timidement. Elle n’avait pas souri. Elle n’essayait pas de voiler quoique ce soit derrière une fausse politesse. Il réalisa que c’était parce qu’elle ne connaissait rien de lui et de ce qu’il avait fait. Ils étaient des frères humains, unis par le seul fait d’exister. Rien ne les séparait, si ce n’est des vies différentes. Une poussière, dans le cycle de l’univers. « Je travaille déjà avec eux… Je voulais l’opinion d’une potentielle spectatrice… » Et vous parler, mais ça, il la garda bien pour lui. Elle avait raison, après tout. Un journaliste digne de ce nom aurait plutôt concentré ses efforts sur le metteur en scène et l’actrice principale. Mais il n’était pas journaliste. Il n’était pas digne de ce nom. Il avait eu besoin d’un prétexte, d’une chance, et il l’avait saisie. Jim caressa les bords de sa tasse de café sans y toucher. Le silence ne dura pas longtemps, pourtant, et Jim bougea légèrement sur sa chaise. « Oui… Oui, d’assez loin. » répondit-il. Et puisqu’il lui avait menti quelques minutes plus tôt, il sentit qu’il lui devait une minuscule part de vérité. « De Détroit, en fait. Ce n’est pas la porte à côté, surtout quand on fait la route en bus. » Techniquement, c’était vrai ? Il était revenu d’Irak, avait passé quelques temps en Virginie et son passage à Détroit n’avait été toutefois que très éphémère. Mais c’était la vérité, oui, même un peu déformée. « Vous êtes d’ici ? » demanda-t-il en écho. Peut-être que s’il en apprenait plus sur elle, il saurait décoder les expressions de son visage, fugaces et pourtant profondes. « La plupart des gens que je rencontre m’ont dit qu’ils étaient nés et avaient grandi ici. J’ai l’impression que peu de gens quittent Fairview. » Voilà qu’il devenait bavard ? A la bonne heure ! Ses pensées allèrent à Emily et Andrew. Ne venait-il pas d’appliquer leurs bons conseils quant à leur « fameuse » mission ? Quand il regardait la jeune femme, il avait presque envie de les croire. Derrière son apparence presque banale, il y avait quelque chose d’irréel dans sa beauté éthérée et pure. Quelque chose d’ancien et de sauvage. Quelque chose qui les dépassait tous en puissance et en beauté, et qui rappelait aux hommes combien les voies de la nature étaient sinueuses et faites pour que l’on s’y perde.

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Roxane Bedelia

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MessageSujet: Re: all about she.   all about she. EmptySam 5 Sep - 19:31

En fait, Roxane avait surtout l’impression de ne plus avoir rencontré d’inconnu depuis une éternité. Depuis toujours, même ? Il lui semblait que sa vie était étroitement liée à cette ville et que le seul moment de répit qu’elle avait traversé, c’était celui où elle était au centre de désintoxication. Là-bas, elle n’était qu’une étrangère, une silhouette venue se ressourcer qui ne tarderait pas à repartir, une fois remise sur pieds. Personne pour lui rappeler ses malheurs, personne pour la regarder avec pitié, c’était la bienveillance qui prédominait. Être entourée de spécialistes, de professionnels, lui avait fait un bien fou. Mais maintenant qu’elle était revenue à Fairview, c’était l’impression de s’engluer à nouveau dans sa vie d’avant qui lui martelait le cœur. Elle les connaissait tous et ils savaient tout d’elle – ou du moins, ce qui avait pu s’être dit à l’époque. Pour la première fois, elle n’avait pas le sentiment d’être criblée par un regard comme les autres. Ni compassion exagérée, ni rictus moqueur, ni lueur désapprobatrice au fond des yeux de Jim. Et pourtant, elle l’avait à peine regardé, pressée qu’elle était par sa tendance à avoir l’attention fuyante, à détourner le visage pour ne pas se sentir observée sous toutes les coutures. C’était probablement pour cela qu’elle l’avait interrogé. Pas par curiosité malsaine ou pour meubler la conversation mais parce que le fait était si étrange qu’elle n’avait pas pu s’en empêcher. C’était sorti tout seul, comme un mécanisme longtemps rouillé et qui peinait à se remettre en route. Il y avait longtemps qu’on ne l’avait plus approchée avec tant d’innocence et il y avait une éternité qu’elle ne s’était plus intéressée aux autres, préférant se calfeutrer dans un silence embarrassant mais efficace qui chassait les curieux et lui permettait de vivre sa solitude en paix. « Ah… » souffla-t-elle simplement lorsqu’il lui expliqua les avoir déjà approchés. Elle hocha la tête, pinça les lèvres dans ce qui était supposé avoir l'air d'un sourire mais ressemblait davantage à une moue désolée, ennuyée. « Je ne vais jamais voir leurs pièces » dit-elle en tournant sa cuiller dans le café à peine fumant. « Il fait trop noir… Il y a trop de monde… » Pourquoi lui confiait-elle cela ? En quoi pouvait-il être intéressé par ce qui la faisait fuir ? Pourtant c’était bien pour cela qu’elle n’avait jamais assisté aux pièces d’Elijah Wingham qui étaient pourtant de notoriété publique excellentes. Elle détestait quand les lumières s’éteignaient, elle détestait la proximité de ces corps, de ces souffles, de ces bruits qui perturbaient la pièce et qu’elle semblait être la seule à entendre. Depuis toujours, elle fuyait ce genre d’événements parce qu’ils la rendaient fébrile, claustrophobe. Alors, décidément, il s’était trompé de cible. Heureusement, sa question fit diversion. Elle releva les yeux lorsqu’il parla de Détroit et elle le fixa d’un air absent, réalisant qu’elle n’avait jamais rencontré quelqu’un venant d’aussi loin. En fait, elle n’avait jamais fait la connaissance de quiconque venu d’un autre lieu que l’Oregon. Elle hocha simplement la tête, faute de savoir quoi répondre. Son bref élan de spontanéité était retombé presque aussitôt et elle baissa les yeux sur sa tasse, sentant sa respiration se compliquer à nouveau sous l’effet de l’angoisse provoquée par cette conversation imposée à laquelle elle ne savait comment réagir. Vous êtes d’ici ? La question était légitime mais elle aurait voulu pouvoir lui répondre autre chose qu’un simple ‘oui’. Elle aurait voulu pouvoir s’inventer une existence loin de cette bourgade qui l’oppressait depuis son adolescence. Mais la seule fois où elle avait quitté la ville, c’était pour se rendre dans le centre, du côté de Portland et ça n’avait rien de glorieux, rien qui lui donne envie de le mentionner, du coup. La plupart des gens que je rencontre m’ont dit qu’ils étaient nés et avaient grandi ici. J’ai l’impression que peu de gens quittent Fairview. La constatation parut étrange à Roxane et elle fronça involontairement les sourcils en regardant à nouveau Jim. Quelle remarque saugrenue et pourtant, cela faisait écho à sa propre réalisation en découvrant qu’il venait de Détroit, si lointain, si abstrait. Déglutissant avec peine, elle réfléchit un instant et porta son attention sur la rue dont le calme n’était troublé que par les allées et venues de quelques passants. « C’est vrai… Je n’avais jamais rencontré quelqu’un qui vienne d’ailleurs… » dit-elle comme si elle ne s’adressait qu’à elle-même mais son regard trouble vint à la rencontre de celui de son interlocuteur et elle guetta une réponse dans ces yeux inconnus. Mais quelle réponse aurait-il pu lui donner ? C’était simple : Fairview était si perdue entre la mer et les forêts d’Oregon qu’il ne venait à personne l’idée de passer par ici ou, à l’opposé, de s’en éloigner. « Comment êtes-vous arrivé à Fairview ? » demanda-t-elle alors, plutôt que de confier qu’elle aurait aimé, elle, pouvoir dire qu’elle était partie loin de cette ville fantôme où les réputations ne s’effaçaient jamais vraiment. « Vous y connaissez quelqu’un ? » Car c’était ça, aussi, Fairview : tout le monde connaissait tout le monde, même si ça n’était que de loin, que de vue. Même elle, qui peinait à créer des liens avec les autres, pouvait presque citer chacun des habitants de la ville. Mais pas Jim. Elle ne l’avait jamais vu jusqu’à il y a peu, c’était comme s’il avait surgi des brumes de l’inconnu, comme s’il était issu de ces légendes que l’on racontait aux enfants curieux, à propos de ces personnages emblématiques qui avaient hanté des lieux, en des temps immémoriaux. Pourtant il n’y avait rien de plus réel que ce visage-là et Roxane réalisa qu’elle le fixait avec trop d’insistance, ce qui fit remonter la gêne qu’elle avait momentanément oubliée à cause du commentaire étrange du journaliste. Elle attrapa sa tasse d’une main tremblante et la porta à ses lèvres, comme pour noyer sa maladresse mais quelques gouttes de café se renversèrent sur la sous-tasse et elle la reposa précipitamment, provoquant un cliquetis de vaisselle. « Merde » souffla-t-elle en éloignant l’objet trop bruyant avant de se presser les mains contre le visage. Elle était visiblement devenue une experte en matière de ridicule et elle n’osa plus bouger, de peur de provoquer un autre accident.

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Jim Rysdall

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MessageSujet: Re: all about she.   all about she. EmptySam 16 Avr - 17:09

 Il a créé les djinns de la flamme d'un feu sans fumée. La sourate lui revint brusquement en mémoire, sans raison apparente. On lui avait dit que ce serait normal, que son cerveau ferait ces associations improbables sans qu'il ne s'y attende : il n'y avait aucun moyen d'oublier ou de dissimuler ce qu'il avait vécu pendant la guerre et sans cesse, la partie cachée de son esprit tentait d'y revenir. Pour comprendre ou pour en finir. En quelque sorte, il vivait avec un Autre, qui n'avait jamais quitté la Vallée, et tentait sans cesse de voir le monde derrière le voile de ses souvenirs. Malgré tous ses efforts, Jim ne pouvait y échapper. C'était la raison pour laquelle le vers avait jailli de son esprit. Et contrairement à la ritournelle du début, il se souvenait parfaitement où il l'avait entendu. C'était lors d'une période de détente, quand lui et son unité se rendaient souvent au village pour y rencontrer les habitants. Ces minutes suspendues dans le temps avaient toujours un goût amer. On s'y rendait compte qu'on y était que des pions, au même titre que ces hommes, ces femmes, et ces enfants, et que le véritable combat se jouait bien loin des grottes et des étendues désertiques qu'ils foulaient de leurs pas étrangers depuis trop longtemps. La véritable guerre se jouait dans les bureaux, les négociations, les compromis ; au fur et à mesure que le conflit avançait, Jim se demandait parfois si on ne les envoyait pas tirer dans le vide. Mais à côté de ces constatations douloureuses, les descentes au village apportaient leurs lots de miracles triviaux : un sourire, une discussion, une poignée de main. Et puis, il y avait cet homme, assis sous… Quelle sorte d'arbre ? Un amandier. Un foutu amandier avait poussé là, au milieu de nulle part, dans cette contrée la plus reculée, la plus aride, de ce pays sacrifié. C'était ce qui avait attiré le regard de Jim, avant qu'il ne réalise que l'homme parlait tout seul. Non. Pas tout seul. Il racontait, et ceux qui voulaient bien s'arrêter écoutaient. Frappé par le parallèle avec son grand-père, Jim s'était approché au même titre que quelques gamins qui semblaient attendre les histoires du vieil homme. Et même s'il ne pouvait pas comprendre, il s'était laissé porter par la mélodie de cette langue, jusqu'à ce qu'un enchaînement particulier ne le frappe. Le regard du vieil homme s'était posé sur lui, intensément, et il avait répété la même phrase, avant de se lever et de disparaître, suivi par une nuée de gosses qui le suppliaient de raconter une autre histoire. Jim, lui, n'avait eu d'autre choix que de rentrer à la base mais le soir même, il avait fait fonctionner la magie d'internet et traduit la mélopée mystérieuse. Il a crée les djinns de la flamme d'un feu sans fumée. Se pourrait-il que Roxane soit un djinn, elle aussi, émanation d'un Feu sacré, complètement pur ? Une créature mystique, aux voies impénétrables ? Plus Jim l'observait, et plus il pensait. Et ça lui allait. Il ne voulait pas la découvrir de son mystère. Mais il était attiré par elle comme un papillon par la flamme, et c'était la première fois depuis bien longtemps qu'il avait envie de parler à un autre humain, de son propre gré. Si toutefois elle était humaine, ce dont il doutait également, et pas seulement à cause de la nature mystérieuse de Fairview et des élucubrations d'Emily et Andrew. D'ailleurs, sans le vouloir, la jeune femme confirmait les doutes des deux Californiens. Selon eux, personne d'autre que les personnes touchées par la malédiction et leur propre catégorie ne pouvait entrer à Fairview. Roxane, avec une simple remarque, ajoutait une pierre à leur édifice. Troublé, Jim balbutia pour répondre : « Euh… Le bus. J'ai pris le bus. » Conscient que ce n'était pas ça qu'elle voulait entendre, il rentra sa tête dans les épaules. Il ne pouvait pas non plus tout lui avouer de but en blanc : bonjour, je suis un vétéran de la guerre d'Irak, je souffre de stress post-traumatique, je suis un délinquant notoire et mes amis pensent que la ville est peuplée de fées et de loup-garous. Elle l'aurait pris pour un dangereux malade, et n'aurait certainement pas accepté de le revoir. Or, ce n'était absolument pas ce qu'il voulait. « M-mon grand-père connaissait la ville. J-j'ai profité de ce sujet sur la pièce p-pour v-venir visiter. » Il ignorait si son mensonge était crédible, mais il s'en félicita intérieurement. Après tout, ce n'était pas totalement faux. Même s'il n'avait aucune idée de comment son grand-père en était venu à connaître ce trou paumé de l'Oregon, surtout s'il lui avait été impossible d'y mettre les pieds auparavant. Mais là n'était pas la question pour le moment, et Jim reporta son attention sur sa belle interlocutrice. Attention partagée, pour quelques secondes d'infini, durant lesquelles Jim retint son souffle. Si elle avait voulu le foudroyer sur place, armée de ces mystérieux pouvoirs qu'elle avait dû posséder dans une autre vie, il se serait laissé faire sans broncher. Mais il ne se passa rien. Pas d'éclairs mystérieux, pas d'ouverture de portail vers un autre monde. Au lieu de ça, le lien se brisa et le visage de Roxane disparut derrière ses mains pour une raison que Jim ne comprenait pas vraiment, les replongeant dans le silence. Pris de court, Jim resta immobile. Qu'était-il censé faire ? La laisser ? Rester là, et attendre qu'elle revienne à elle ? En l'observant face à lui, recroquevillée sur sa chaise comme cherchant à se protéger du monde, ses mains pour seul bouclier contre l'incohérence du quotidien, il savait à qui elle lui faisait penser : à lui. Fraîchement revenu du combat, catapulté dans un environnement qu'il ne reconnaissait plus, persuadé de ne pas pouvoir être compris par qui que ce soit. C'était le genre de mécanismes qu'il aurait utilisé pour se protéger – et dont il se servait encore, lorsqu'il était seul et qu'il avait peur que les ténèbres ne l'avalent. Mais contrairement à lui, elle n'avait pas à être seule. « Hey. Roxane. » Il se pencha légèrement en avant, tout en prenant garde de respecter un minimum d'espace au cas où. « Tout va bien. » Ce n'était pas une question, mais une affirmation. Tout allait bien. Tout irait bien.  « Même si ça en a pas l'air maintenant. Vous pouvez me faire confiance. » Et il parlait par expérience.

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